Nicolas Cuissot-Lecoeuche revient dans cette tribune sur les propos tenus par Arnaud Montebourg à propos de la « valeur travail », justifiant son opposition au revenu universel.

En 2012, devant les hauts fourneaux à Florange, le ministre du redressement productif se pose en contrepoids des multinationales et en sauveur de l’emploi en France. En 2013, désavoué par le Président normal des français, Robin des bois avait quitté le navire en attendant des jours meilleurs.

Depuis, François Hollande a passé la main au PS et aujourd’hui Arnaud Montebourg, le chantre du made in France est de retour, grâce à la réindustrialisation du pays il y aura du travail pour tout le monde.

Car enfin, le travail c’est la santé, avance le trublion avant d’indiquer ses références :

« Je suis un petit peu finalement comme Victor Hugo quand il exaltait ‘le travail fier’. Moi je crois à la société du travail parce que c’est l’outil de la dignité du citoyeni».

Et toc ! Sauf que cette citation de Victor Hugo tiré du roman L’homme qui rit date de 1869 et que depuis le monde a légèrement changé. Pour Monsieur Montebourg pas de problème, figurez-vous qu’il a parcouru les siècles avec une machine à remonter le temps, alors un anachronisme de plus ou de moins… On est en quelle année déjà ?

Trêve de plaisanterie, Monsieur Montebourg se pose donc en défenseur de la valeur travail et plaide pour davantage de justice sociale. Nous pourrions tomber d’accord sur le second point mais, malheureusement, des siècles nous séparent quand il s’agit de choisir une méthode.

Selon lui « le revenu universel est une solution pour après-demain parce qu’elle est infaisable ». Ce qui est certain c’est que les solutions de demain ne seront pas apportées par des personnes qui défendent des modèles d’avant-hier.

Et de renchérir :

« Si vous décidez de verser un revenu universel, c’est-à-dire pour tout le monde, de 700 et quelques euros, ça coûte l’équivalent de la totalité du budget de l’État. Donc on ne va pas créer, avec 35 points de CSG de prélèvements supplémentaires, un État social à côté de celui qui existe déjà. »

Nous invitons Monsieur Montebourg à approfondir les idées de revenus universels, sachant que c’est un débat qu’il juge « intéressant ». Nous non plus ne voulons pas nécessairement créer un Etat social à côté de ce qui existe déjà puisqu’il s’agit aussi de l’améliorer en remplaçant (en partie) d’anciennes prestations ciblées moins efficaces par une prestation universelleii. D’un autre côté, même dans le scénario où très peu de prestations seraient remplacées, si cela peut paraître « irréalisable » l’instauration de la sécurité sociale aurait pu, rapportée au PIB de l’époque, paraître tout aussi farfelue.

Ensuite, le travail comme l’outil de la dignité du citoyen, ce serait une belle chose, seulement dans notre société, il semble que pour beaucoup, le travail institué en emploi, ne soit pas vraiment le lieu où s’exalte l’émancipation, ni la dignité humaine. Selon l’institut Gallupiii 13% seulement des travailleurs français seraient impliqués dans leur travail. Parmi les 87% restants, presqu’un tiers sont activement désengagés, c’est-à-dire qu’ils développent un rapport au travail contre-productif en conflit avec les intérêts de leur employeur… Je vous laisse réfléchir à l’énergie humaine gaspillée dans le système de l’emploi actuel.

Alors Monsieur Montebourg, ne nous méprenons pas, nous ne défendons pas le revenu universel parce que nous voulons abolir le travailiv, ce qui est impossible, mais peut-être voulons-nous remettre en cause sa nécessité dans la forme actuelle et lui redonner une signification.

Au contraire nous voulons améliorer le travail en donnant à chacun l’autonomie nécessaire à une meilleure prise de décision ; en reconnaissant aussi le travail en dehors de l’emploi traditionnel qu’il soit salarié et rémunéré ou non, en rendant possible d’autres formes d’organisation plus collaboratives et plus efficaces sur le plan économique et social, comme le suggèrent les résultats des recherches menées en gestion des ressources humainesv.

Il nous semble que le travail a été confondu avec l’emploi, or le premier est partout et pas seulement, ni toujours, compris dans le second. Il y a des quantités d’emplois sans travail et une montagne de travail que l’on ne voit pas.

Peut-être faut-il quitter la société de l’emploi obligatoire qui conditionne l’existence sociale, rompre avec le modèle de société dominant et réfléchir à de nouveaux modèles plus en phase avec notre temps. Certains comme Benoît Hamon, Yannick Jadot, ou encore Frédéric Lefebvre l’ont compris. Cependant la plupart continue à défendre l’emploi comme s’il s’agissait d’une ressource, comme si l’emploi, avec son corollaire, le travail, était une fin en soi. Nous pensons que l’on devrait plutôt en questionner le sens et objectiver son apport, et pour le vivre ensemble, et pour la création de richesses.

Bien sûr, nous sommes pour plus de justice sociale, pour l’émancipation dans une société plus humaine et durable pour les nouvelles générations. Mais avant tout nous voulons retrouver le sens de nos activités et remettre en question les certitudes sur la création de valeur et la place du travail idéologies, car porter un vrai débat, c’est aussi ça l’esprit du revenu universel.

Nicolas Cuissot-Lecoeuche


Image : CC Pixabay.

i Montebourg sur Europe 1 : http://lelab.europe1.fr/pour-expliquer-son-opposition-au-revenu-universel-arnaud-montebourg-se-compare-a-victor-hugo-2940770

ii KORPI, W., PALME, The Paradox of Redistribution and Strategies of Equality: Welfare State Institutions, Inequality and Poverty in the Western Countries Phttp://archives.cerium.ca/IMG/pdf/Korpi_Walter_and_Joakim_Palme_The_Paradox_of_Redistribution_and_Strategies_of_Equality_Welfare_State_Institutions_Inequality_and_Poverty_in_Western_Countries.pdf

iii GALLUP ORGANISATION (2013) State of the global workplace, Employee engagement insights for business leader worldwide, En Europe Les compétences des travailleurs ne seraient pas suffisamment valorisées et l’environnement de travail serait négligé. Le manque à gagner est estimé à 100 milliards de $ si on prend seulement l’économie allemande.

iv Mais éventuellement l’emploi. Voir aussi : LIOGIER, R. (2016) Sans emploi, les liens qui libèrent, Paris

v PFEFFER, J. (1998) The human equation. Cambridge : Harvard Business Review Press.